merlusse_lb.jpg (13063 octets)         Henri Poupon raconté par

                                      Marcel Pagnol 

( extrait de la préface de Merlusse)

Marcel Pagnol explique qu'il a fait ce court métrage pour tester un nouvel appareil d'enregistrement du son.Voici sa page d'écriture sur Henri Poupon.

"...Le rôle principal était joué par Henri Poupon, qui fut un personnage étonnant et un très grand comédien : il a été dans Angèle et dans Regain comparable à Raimu. Henri était d'abord un parolier,  c'est à dire qu'il écrivait des petits poèmes dont un compositeur faisait des chansons. Il en a écrit plus de cent vingt, dont une vingtaine furent célèbres comme :  " C'est pareil mais c'est pas la même chose",

" Tu n'as fait que passer" , " Sérénade à l'inconnue" , " Elle est pratique" ," Je sais que vous êtes jolie " et beaucoup d'autres qui obtinrent de brillants succès.

    Dans ses moments de gloire, Henri était éblouissant. Deux grands yeux de velours sous un feutre noir lustré, un grand nez de condottiere, une cape bleu de nuit doublée de satin rouge : bien des passantes en ralentissaient leur marche et se demandaient visiblement qui était ce seigneur.

    Un mois plus tard, sur les quais de Bandol, le seigneur, vêtu d'une chemise entrebaillée sur une fourrure noire et d'un pantalon de velours à côtes, jouait aux boules sur des espadrilles chevelues et sous un chapeau de paille qu'un mendiant n'eût pas ramassé. Il avait dépensé en quelques semaines des sommes considérables, d'abord pour payer d'anciennes dettes, puis en banquets, cadeaux et largesses, et se retirait dans sa ville natale pour y jouer aux boules et rêvasser pendant quelques semaines.

     Parce qu' il avait honnêtement délégué ses droits d'auteur à ses créanciers, il ne recevait plus qu'un peu d'argent de poche, mais il avait un merveilleux ami, propriétaire d'un très plaisant hôtel sur le quai du petit port.

    Au rez-de-chaussée s'ouvrait un café-restaurant, dont la terrasse était bordée par d'antiques palmiers...

    C'est là que je le trouvai un jour, commodément installé sur une chaise longue. L' hôtelier, assis comme un client, lisait un journal grand ouvert qui cachait son visage.C'était un matin de la fin Juin, les premières estivantes passaient devant nous, sous les palmiers, la mer était bleue et brillante, on entendait le bourdonnement d'un   hors-bord et une querelle de joueurs de boules. Henri, les sourcils froncés, me parut de mauvaise humeur, et je m'en étonnai.Il me répondit sur un ton sarcastique.

- Mon cher, je viens encore de monter d'un étage.Maintenant je suis au troisième.

Ces paroles étaient mystérieuses , et d'autant plus qu'il les avait prononcées à haute voix, en regardant le journal grand ouvert, comme pour provoquer une réponse; mais le journal ne bougea pas.Il reprit alors :

- Je vais t'expliquer la technique de Monsieur.Entre novembre et mai, j'habite au PREMIER étage.Une chambre très grande, confortable, insonorisée, je dirais même une chambre luxueuse, où je me sens chez moi. C'est MA chambre.Or, le 15 mai dernier, un soir, à six heures, je vais dans MA chambre pour prendre une douche, je me déshabille complètement, j'entre dans ma salle de bains, et que vois-je ? Un grand blond tout nu, debout dans ma baignoire, qui se frotte le dos avec une brosse qui avait un manche d'un mètre, et qui me dit quelque chose en anglais. Je cours au téléphone, et la réception me dit : " On ne vous a pas prévenu ? Ce monsieur est lord Machin, le fils de l'ambassadeur. Vous, on vous a mis au second, au 14 " tout simplement.Quinze jours après, Monsieur, -  ce monsieur qui se cache derrière le Petit Provençal - Monsieur me dit , en se frottant les mains : " Le marquis de la Fregonniere est arrivé, alors je t'ai mis au troisième, au 24. Tu as une vue magnifique sur la mer " . Enfin, aujourd'hui, on m'a monté au quatrième pour laisser ma chambre- Tu ne devineras jamais à qui - à un Allemand ! Une brute gonflée de choucroute, très probablement un espion, qui serait bien mieux à sa place, couverts de chaînes, dans une cellule du fort Saint-Nicolas.S'il en arrive encore un autre, un pédéraste phtisique ou un roi nègre lépreux, je serai projeté à l'étage des chambres de bonnes.Ca m'est arrivé l'année dernière : une chambre si petite que, pour m'étirer le matin, il fallait ouvrir la fenêtre.Et tout ça pourquoi ? Parce qu'en ce moment, je n'ai pas d'argent !

    A ces mots, le journal tomba sur la table et l'hôtelier souriant déclara en toute simplicité :

- Eh oui ! C'est pour ça ! Et ce n'est que pour ca !

-Tu entends ? s'écria Henri .Il l'avoue !

-Mais oui, je l'avoue ! Parce qu' imagine-toi que, tous les mois, il vient ici un homme qui porte une casquette à visière vernie.Il va regarder les compteurs de gaz et d'électricité, et il avoue que la Compagnie va m'envoyer une facture ! Et pour l'eau, c'est la même chose ! ...Et le personnel, le boucher, le boulanger, tout ça vient m'avouer, à la fin du mois, qu' il faut leur donner de l'argent ! Alors, si je ne loue pas mes meilleures chambres pendant la saison à des gens qui me paient comptant, comment veux-tu que je me débrouille ?

A ces mots, Henri, le menton pointé et les yeux mi-clos, répondit noblement :

- Tu me poses une question d'hôtelier, et je ne suis pas hôtelier.Je suis un artiste et un créateur- et je te prie de reconnaître que je t'ai toujours payé.

- C'est la vérité .

- Et tu sais que je te paierai.

- J'en suis sûr ! Mais quand ?

- Dès que je le saurai je te le dirai. Il est évident qu'en ce moment...

- En ce moment, je ne te réclame rien !

- C'est vrai, mais de temps en temps, tu me lances des regards avides et tu fais des allusions déplaisantes. Hier soir, quand j'ai invité les joueurs de boules à l'apéritif,  tu as pris tout à coup un air contrarié, et tu es venu dire : " C' est moi qui l'offre ." Ce qui signifiait en sous-entendu  -  " parce que je sais bien qu'il ne me le paiera pas " !

L ' hôtelier de tourna vers moi.

- Voilà ce qu'il va imaginer ! Et puis il ne vous dit pas tout : il parle de sa montée dans les étages, mais il ne parle pas de la descente ! Il  sera bientôt aux chambres de bonnes, ça c'est vrai.

Mais vers le 1° septembre, il descendra au quatrième, vers le 10, au troisième, puis au second, puis au premier, où il restera tout l'hiver.

- C' est justement ça qui est humiliant...Je monte, puis je descend, puis je remonte, comme le petit bonhomme dans le bocal, comme un ludion.Voilà ce que je suis : le ludion de cet hôtel !

Pourtant Henri aurait pu faire une très belle carrière de comédien, s'il l'avait voulu.

Je reçus un jour, à Paris, la visite d'un important producteur qui me demanda de lui " prêter" Henri Poupon pour un grand film.Il ne m'appartenait nullement. Je compris qu'il s'était déclaré lié par un contrat d'exclusivité pour me confier la discussion de son engagement, et je ne le démentis pas.

Il s'agissait d'un film de long métrage, Les Grands, de Pierre Wolff. On lui offrait la première vedette homme, avec son nom au -dessus

du titre, en lettres aussi grandes que celui de Gaby Morlay, qui le prédédait. J 'obtins pour lui cent mille francs, en 1935.

Dès que le producteur fut sorti de mon bureau, j'appelai Bandol au téléphone.Au premier appel l' hôtelier alla le chercher, puis revint me dire qu' il me rappellerait plus tard , parce qu' il tenait à finir une partie de boules qu' il menait par 12 à 7 devant un champion profe ssionnel.Il ne me rappela qu'une heure plus tard, et m'accusa de lui avoir fait perdre la partie, parce qu'on l'avait "dérangé", ce qui avait déréglé son tir.

Je lui annoncai la grande nouvelle. En vedette Gaby Morlay et Henri Poupon, premier rôle masculin, au- dessus du titre, cent mille francs.Il poussa quatre fois une exclamation d'enthousiasme, puis me remercia avec une véritable émotion.Je lui annonçai que c'était le début d'une grande carrière, et il en riait de plaisir.Puis il me demanda :

- A quelle heure le début du tournage ?

- Dans dix jours.

- où?

- A Paris.Je vais dicter ton contrat, que je t'enverrai ce soir et j'avertis notre agence de Marseille pour qu'on retienne ton wagon-lit.

- Si vite que ça ?

- Bien sûr.

Il se tut un instant, puis après une petite hésitation, il dit :

- Ecoute-moi bien. Je suis déjà au second étage.C'est te dire que les premiers " shorts " sont arrivés. A l'hôtel, il y a une nouvelle caissière, qui est ravissante, et je crois bien que j'ai de grandes chances de me l'approprier pour au moins deux mois.Et puis, je suis en grande forme pour les boules , et j'ai accepté de faire équipe avec Cabanis, l'ébéniste et Naz de Cabre, pour le championnat de France à Nice.Comme second tireur, PERSONNE ne peut me remplacer...Alors demande à ce producteur s' il ne peut pas remettre ça au mois de septembre.

J'allais lui répondre par des injures, lorsqu'il hurla :

- Voui, J'arrive ! Marcel, excuse-moi, on m'appelle.Parpelle veut tirer au bouchon, je suis sûr qu'il va le manquer, et ça serait une catastrophe.Excuse-moi.

Et il raccrocha.

Non, il n'a pas signé le contrat, il a refusé la chance qui était venue à sa rencontre.C'est Francen qui joua le rôle, et ce grand comédien y obtint un très beau succès personnel. Henri m'en parla plus tard avec sa générosité et sa modestie habituelle.Il me dit : " Tu vois comme j'ai bien fait de ne pas signer.Je n'aurais pas été capable de le jouer comme lui."

Il a donc manqué une très brillante carrière de comédien, mais il n'a pas manqué sa vie.Aimé par tous ceux et celles qui l'ont connu, il a vécu selon ses goûts , et ce fut un homme parfaitement heureux.